Le mot italien « capannone » désigne un bâtiment industriel à un seul étage pouvant être érigé rapidement à l’aide de matériaux de faible qualité. Ces hangars industriels constituent la marque architecturale distinctive des zones de petite et moyenne industrie en Italie. Ils sont devenus le symbole d’un système de production animé mais atomisé, fade et impersonnel, qui a dévoré et défiguré le magnifique paysage rural.

Contrairement aux grandes usines, avec leurs murs épais de brique et leurs hautes cheminées élégantes, ces bâtiments n’ont jamais inspiré d’images modernistes ou nostalgiques. Le paysage des « capannoni » n’a jamais eu ses propres Bernd et Hilla Becher.

Mais à Porto Marghera, le quartier portuaire de Venise, autrefois un important centre industriel, un capannone a mérité d’être écrit avec un C majuscule. Le Capannone ressemble beaucoup à tous les autres : un bâtiment sans particularité dont l’extérieur ne laisse rien deviner de ce qui le distingue, ni du trésor qu’il renferme [image 2].

Il a été construit au début des années 1970, après qu’une loi, obtenue à l’issue de luttes collectives acharnées, eut accordé aux travailleurs le droit de tenir des assemblées pendant leurs heures de travail rémunérées. À l’époque, les usines de Porto Marghera employaient 40 000 travailleurs. Aussi vastes fussent-elles, aucune ne disposait d’un espace suffisant pour accueillir des rassemblements de cette envergure. Construit juste à côté de la cantine du complexe pétrochimique, le Capannone est immédiatement devenu l’expression concrète et physique du « pouvoir des travailleurs », éclipsant les locaux historiques, mais quelque peu guindés, des partis et des syndicats dans la géographie des classes.

Depuis lors, le Capannone fait office de Capitole, d’agora et de temple de la classe ouvrière. Il a accueilli d’innombrables assemblées, souvent tumultueuses, de délégués syndicaux et de militants : à un moment donné, raconte-t-on, les chaises auraient même été boulonnées au plancher pour empêcher qu’on ne les lance. Des chefs de parti nationaux, des maires, des députés, des ministres, des universitaires et même un président de la République ont franchi ses portes. En 1979, le patriarche de Venise y a célébré les funérailles de trois techniciens de laboratoire morts dans d’atroces souffrances lors de l’explosion d’une bouteille d’acide fluorhydrique. Elle a également accueilli des concerts et des pièces de théâtre. En 1974, une mise en scène d’avant-garde d’Othello a ravi les travailleurs mais scandalisé les critiques, qui l’ont jugée inadaptée à un public ouvrier et, surtout, se sont plaints de devoir se rendre dans « un hangar industriel dépouillé, au milieu des flammes et des émanations de Marghera ».

Au fil des décennies, le Capannone est devenu tout sauf un espace vide. Il s’est rempli d’œuvres d’artistes-militants et d’artistes-travailleurs, et a servi d’atelier créatif pour les auto-représentations des travailleurs et les scénographies de leurs manifestations. Les œuvres d’art qu’il abrite racontent une histoire involontaire de la désindustrialisation : depuis ses débuts dans les années 1970 — avec une immense peinture de l’artiste vénitien Vittorio Basaglia, représentant des travailleurs passant à l’offensive contre la « restructuration capitaliste » (1973) [image 2] — jusqu’à la dernière toile de l’ouvrier-peintre Bruno Garlandi (2003). On y voit un travailleur en salopette bleue, seul, se fondant dans le gris de la lagune vénitienne, se noyant avec ses outils, son histoire et sa culture matérielle [image 3].

Cette année-là, l’usine de nylon a fermé ses portes, déclenchant un effet de domino de fermetures qui a aujourd’hui entraîné la disparition totale de la production pétrochimique. La guerre, la mort et la toxicité reviennent dans les autres œuvres rassemblées au fil des ans, aux côtés d’images de réconciliation entre l’humanité et la nature par le travail : cela aurait été la seule alternative à la fermeture de l’un des complexes industriels les plus polluants du pays.

Outre les peintures, le Capannone conserve des bannières et d’autres artefacts de la lutte, conçus collectivement puis portés dans les rues de la ville lors de manifestations et de grèves contre les crises industrielles et les compressions d’emplois. Le maître à l’origine de ces créations est Augusto Cucciniello, technicien en instruments au complexe pétrochimique et sculpteur sur bois autodidacte [image 4].

Le poing est un motif récurrent dans ses bannières, mais lorsque je l’ai interviewé récemment, il a tenu à souligner qu’il ne s’agissait pas d’un poing communiste levé : il frappe horizontalement dans l’espace, incarnant la force et l’unité des travailleurs au-delà des idéologies. La puissance de ce symbole est telle que sa plus belle bannière représente un poing à six doigts, encadré par le motif naturel et féminin du mimosa et les contours familiers du paysage industriel [images 5-6].

Peu après l’accident lié à l’acide fluorhydrique de 1979, Cucciniello a également peint une fresque extérieure — aujourd’hui complètement défraîchie — représentant deux corps nus entrelacés. Elle visait à préserver à jamais la mémoire de ceux qui sont venus au secours des travailleurs brûlés par l’acide, un acte suprême de courage et d’humanité. Un triomphe, donc, de la compassion plutôt que de la mort. Bien que rien dans la fresque ne le laisse supposer, Augusto m’a confié que le personnage qu’il avait en tête était Joseph d’Arimathée, le disciple qui, selon le Nouveau Testament, a déposé le corps du Christ dans le tombeau [image 7].

Syncrétisme symbolique, répertoires politiques et religieux, ainsi qu’un mélange éclectique de techniques et de styles cohabitent, sans hiérarchie, dans ce musée que le Capannone est devenu — un musée sans conservateurs et sans projet. Or, c’est précisément son évolution vers un musée consacré à l’histoire de la classe ouvrière que les syndicats contestent. En 2022, la dernière partie encore en activité du complexe pétrochimique — son cœur, l’usine de craquage — a fermé ses portes. Ce même jour, l’entreprise a vendu le Capannone à la Ville de Venise pour une bouchée de pain, et la ville a proposé d’en faire un lieu dédié aux événements culturels. Pendant un mois, les délégués syndicaux et les militants syndicaux l’ont occupé jour et nuit, non seulement parce qu’ils n’avaient pas été consultés, mais surtout pour s’opposer à la perspective de transformer le Capannone en musée, en « lieu de mémoire ». L’administration municipale a dû faire marche arrière, mais aucun accord sur l’avenir de cet espace n’a encore été signé.

Cette histoire montre que les initiatives patrimoniales ne peuvent être imposées sans tenir compte des communautés qui entretiennent une relation complexe avec l’héritage de la désindustrialisation et qui se battent pour éviter de devenir des reliques fétichisées de l’archéologie industrielle. L’occupation du Capannone constitue en soi un autre acte politique contre la logique de l’abandon industriel.

En tant que chercheurs, nous devons nous aussi prendre cette affirmation au sérieux, en veillant à ne pas imposer le « fait » de la désindustrialisation aux sentiments, aux espoirs et aux expériences vécues des communautés désindustrialisées. De plus, le patrimoine préservé au Capannone est connu et chéri non seulement par les anciens travailleurs de Porto Marghera, mais aussi par les nouvelles générations de travailleurs des secteurs des services et de la culture. Cette appréciation de son patrimoine s’est transmise de génération en génération grâce à la tradition d’autogestion du Capannone. C’est ce sur quoi insiste le syndicat : la collection d’art du Capannone ne raconte pas une histoire révolue, prête à être confiée à des institutions patrimoniales autorisées. Les significations de ces œuvres doivent rester ouvertes et appartenir aux travailleurs. Personne ne devrait avoir à acheter un billet pour entrer dans la maison du travail.