Les études sur la désindustrialisation se concentrent généralement sur les conséquences sociales et culturelles du déclin industriel dans les pays du Nord à partir des années 1950. Elles examinent principalement les réactions des entreprises privées, des syndicats et des gouvernements nationaux face à ce phénomène mondial de déclin industriel. Dans le but d’élargir ce champ de recherche, mes travaux actuels examinent les causes urbaines et spatiales de la désindustrialisation.1 Inspiré par des historiens et des géographes tels que Robert D. Lewis, Tracy Neumann, Joel Rast et Sharon Zukin, je m’intéresse particulièrement au rôle des administrations urbaines dans la réglementation des activités manufacturières dans les centres-villes, souvent d’une manière qui a affaibli l’utilisation des sols à des fins industrielles et l’emploi dans ce secteur.2

Montréal, située dans la province canadienne du Québec, est un lieu idéal pour étudier le rôle historique des administrations urbaines dans le façonnement des trajectoires de désindustrialisation — et l’ouvrage de Steven High, *Deindustrializing Montreal*, constitue une référence incontournable.3 Au-delà des facteurs causaux majeurs tels que la délocalisation industrielle et la suburbanisation, son contexte historique particulier a façonné son parcours de désindustrialisation fulgurant. Premièrement, son tissu industriel dépendait fortement de secteurs à faible productivité comme le textile et l’habillement, ce qui a accru sa vulnérabilité face à la concurrence internationale.4 Deuxièmement, l’affirmation du nationalisme francophone au Québec dans les années 1960 et 1970 a favorisé l’exode des capitaux canadiens anglophones hors de la ville, sapant ainsi sa base industrielle. Troisièmement, le centre de gravité économique du Canada s’est déplacé vers l’ouest au cours du XXe siècle, favorisant des villes comme Toronto, qui a dépassé Montréal dans la hiérarchie urbaine canadienne au cours des années 1970. Les répercussions de ces changements ont été considérables : alors qu’il y avait près de 150 000 emplois dans le secteur manufacturier à Montréal en 1961 (30 % de la population active), il n’en reste plus que 39 000 soixante ans plus tard (4 %). La désindustrialisation a profondément affecté le paysage urbain et la composition sociale de la ville.

Entre 1960 et 1994, l’histoire politique de Montréal a été marquée par deux régimes urbains durables mais contrastés qui se sont succédé à la mairie. Cette situation singulière permet d’évaluer en profondeur l’influence qu’ont exercée les élus locaux et les fonctionnaires municipaux sur le tissu industriel urbain, puisqu’ils ont bénéficié de mandats électoraux multiples pour mettre en œuvre leur programme en la matière. Grâce aux outils de développement économique et d’aménagement du territoire, ils ont élaboré des politiques industrielles urbaines différenciées et contrastées. Mes recherches en cours sur Montréal, fondées sur des archives municipales et des entretiens d’histoire orale avec d’anciens fonctionnaires, conseillers municipaux, organisateurs communautaires, syndicalistes et ouvriers, mettent en évidence l’existence de trois régimes urbains-industriels distincts — que je définis comme des coalitions d’acteurs gouvernementaux locaux et non gouvernementaux vaguement alignés sur un certain programme urbain-industriel.

Le premier régime urbain-industriel, de 1960 à 1978, a été marqué par la figure charismatique du maire de centre-droit Jean Drapeau, resté au pouvoir sans interruption de 1960 à 1986. Obsédé par les méga-événements et le spectacle, il a obtenu l’organisation de l’Exposition internationale de 1967 et des Jeux olympiques de 1976 à Montréal.5 À l’écoute des intérêts immobiliers et du monde du spectacle, il a tenté d’utiliser ces méga-événements pour affirmer le statut international de la ville et accélérer sa tertiarisation. Il a consacré les maigres ressources de la ville au soutien de l’industrie, tandis que les villes et banlieues nord-américaines concurrentes créaient des parcs industriels modernes le long des autoroutes. Son régime urbain-industriel a sapé la base industrielle traditionnelle de la ville et favorisé le dépeuplement des quartiers populaires du centre-ville.

Le deuxième régime urbain et industriel, de 1979 à 1986, a été dirigé par des technocrates de haut niveau, qui se chargeaient principalement de la vision stratégique et des tâches administratives, tandis que le maire Drapeau, toujours au pouvoir mais affaibli par les scandales de corruption et les dépassements de coûts à l’approche des Jeux olympiques de 1976, se cantonnait aux relations publiques. Des personnalités telles qu’Yvon Lamarre, président du comité exécutif de la ville à cette époque, tentèrent de s’attaquer au déclin démographique et industriel des vieux quartiers. Pour ce faire, ils créèrent une division municipale (CIDEM) et une société de développement urbain (SODIM) chargées de maintenir et de développer l’activité industrielle grâce à la construction de parcs industriels modernes et à des programmes de subventions destinés aux usines existantes. Cependant, en raison de ressources limitées et d’une dispersion administrative, ils ne purent inverser de manière décisive le déclin industriel.

Le troisième régime urbain-industriel a vu le jour avec le Mouvement des citoyens de Montréal (MCM), qui a battu le parti de Drapeau lors des élections municipales de novembre 1986 et a gouverné jusqu’en 1994. Ce parti de centre-gauche prônait la préservation du patrimoine, le développement des quartiers et la qualité de l’environnement. En principe, il était favorable au maintien de l’industrie dans les zones manufacturières traditionnelles et a tenté d’apaiser les tensions entre les secteurs urbain et industriel en élaborant le plan directeur de 1992. Cependant, ses alliés éclectiques issus de la coalition non gouvernementale ont divisé le MCM en deux camps opposés. Les groupes communautaires et les syndicats plaidaient en faveur du soutien à l’industrie et de la protection des quartiers manufacturiers, ce que le MCM a soutenu en acquérant et en rénovant des bâtiments industriels. Pourtant, les élites immobilières et commerciales ont imposé un programme post-industriel radical qui négligeait l’importance de la capacité industrielle tout en mettant en avant le secteur des services. Confrontée à des exigences inconciliables, la politique industrielle urbaine du MCM a été encore davantage restreinte par le contexte financier difficile de la récession du début des années 1990, ce qui a limité son efficacité.

En conclusion, ma recherche soutient que les spécialistes de la désindustrialisation doivent approfondir leur analyse des causes tant urbaines que spatiales du déclin industriel dans les pays du Nord. J’ai ici mis l’accent sur le rôle des administrations municipales dans la promotion ou la limitation de la capacité industrielle des villes. Les élus, les fonctionnaires locaux et leurs partenaires de coalition forment des régimes urbains-industriels. En fonction de la composition de leur base électorale et du contexte historique, ils élaborent des politiques industrielles urbaines différenciées et contrastées, qui ont des conséquences durables sur les villes et leurs habitants.


1 For published articles, see: Clarence Hatton-Proulx, « Explaining infrastructural bifurcation: A comparative history of urban incineration in Montréal and Paris », Journal of Urban Affairs 0, no 0 (2025): 1‑23; Clarence Hatton-Proulx, « Comprendre la fermeture de l’incinérateur des Carrières: le rôle des changements sociaux et politiques dans la désindustrialisation des environnements urbains », Urban History Review/Revue d’histoire urbaine 54, no 1 (2026).

2 Robert D. Lewis, Chicago’s Industrial Decline: The Failure of Redevelopment, 1920–1975 (Cornell University Press, 2020); Tracy Neumann, Remaking the Rust Belt: The Postindustrial Transformation of North America (University of Pennsylvania Press, 2016); Joel Rast, Remaking Chicago: The Political Origins of Urban Industrial Change (Northern Illinois University Press, 2002); Sharon Zukin, Loft Living: Culture and Capital in Urban Change (Johns Hopkins University Press, 1982).

3 Steven High, Deindustrializing Montreal: Entangled Histories of Race, Residence, and Class (McGill-Queen’s University Press, 2022).

4 Lauren Laframboise, « “La Grève de La Fierté”: Resisting Deindustrialization in Montréal’s Garment Industry, 1977–1983 », Labour / Le Travail 91 (2023): 57‑88.

5 Matthieu Caron, Montreal After Dark: Nighttime Regulation and the Pursuit of a Global City (McGill-Queen’s University Press, 2025).