Romain Castellesi, Savoir commencer une grève. Résistances ouvrières à la désindustrialisation dans la France contemporaine, Marseille, Agone, 2025. Philippine d’Halleine.
Le premier livre de Romain Castellesi, publié aux Éditions Agone, constitue une contribution importante aux études sur la désindustrialisation française, ainsi qu’à l’expression de la classe ouvrière de manière générale. Celui-ci offre une étude croisée de cinq régions ouvrières bouleversées par les transformations économiques du « second XXe siècle », Romans-sur-Isère (Sud-Est), Carmaux (Sud), Grand Couronne (Nord-Ouest), Autun (Centre) et Sochaux (Est). Aujourd’hui considérées comme des « zones critiques », elles se positionnaient autrefois, respectivement, parmi les meilleures industries de la chaussure de luxe, du textile, du charbon et de la carrosserie.
Initialement rédigé pour sa thèse, l’auteur mobilise une bibliographie large et pertinente, à la fois académique, qui restitue un contexte important, et met une grande importance sur les archives d’État et de presse. Il y a avant tout une importante mobilisation d’entrevues orales ; on remarque le désir de positionner l’ouvrier et l’ouvrière au centre de l’histoire, avec une retranscription crue des propos recueillis au cours de la recherche. Ces discussions soulignent la complexité du phénomène de la fermeture industrielle à des niveaux communautaires et individuels, ce qui permet aux lecteurs et lectrices d’interagir avec les sentiments des interviewé-e-s. Castellesi a saisi l’esprit de l’histoire orale en travaillant à la fois sa forme et son fond. Un aspect notable de ma lecture est le langage employé par l’auteur lorsqu’il s’adresse à la personne interrogée : il recourt à un vocabulaire non académique, ce qui facilite la discussion et instaure la confiance de l’interlocuteur. L’histoire est replacée entre les mains des ouvrier-e-s, et non pas entre celles de l’historien.
Grâce à une excellente comparaison entre les manifestations de 1968 et celles post-1973, Castellesi met en avant le fait que la seconde a débuté par une nécessité de survie, tandis que l’autre est une demande de nouveaux avantages.
Deux formes de révolte se dégagent alors : la matérielle et la symbolique. L’auteur formule une phrase clé : « Il faut sortir des murs de l’usine pour se faire entendre. » La lutte quitte l’espace clos du travail pour investir la rue, grâce à des symboles et aux corps. Une manière d’affirmer que ces ouvriers et ouvrières « sont en mesure d’articuler leurs savoir-faire avec les évolutions du capitalisme ». Ces hommes et femmes, trop souvent invisibilisé-e-s, essayent — quitte à recourir à des moyens illégaux — d’acquérir une certaine visibilité auprès du public. Séquestrations, blocages d’usines ou de transports et attaques ciblées : les iels se donnent les moyens de marquer les esprits. L’utilisation de leurs outils de travail, ainsi que des produits manufacturés, en tant que symbole de soulèvement, est mise en avant par l’auteur. Les ouvriers et ouvrières se réapproprient l’objet sur lequel iels travaillent depuis des années, des objets initialement conçus pour la production et le profit, mais jamais pour leur usage personnel. En les détournant de leur fonction première, ces derniers deviennent des supports pour les manifestations. Des symboles de soulèvement. Les entretiens offrent une compréhension des déchirures provoquées par la fermeture industrielle : ce n’est pas qu’une perte d’emploi, mais une identité ouvrière mise en péril. L’attention portée par Castellesi au vocabulaire employé par les ouvriers et ouvrières pour désigner les « traîtres » (celles et ceux qui refusent de faire grève ou acceptent une compensation financière en échange de leur retrait du mouvement) souligne la maîtrise de l’auteur des entrevues. Ce lexique, souvent violent, révèle moins une brutalité intrinsèque qu’un sentiment d’abandon et de rupture du lien collectif. En le restituant sans l’atténuer, l’auteur permet de saisir l’intensité d’une colère qui, loin d’être conjoncturelle, continue de structurer les mémoires ouvrières plus de quarante ans après les faits.
L’un des apports majeurs du livre réside dans l’attention portée aux femmes. Castellesi montre comment la désindustrialisation s’accompagne d’un double mouvement féminin : le gain d’indépendance par le travail et la re-traditionalisation par sa perte. L’auteur souligne que la femme, l’ouvrière et la mère sont en première ligne des luttes : elles assurent la garde des enfants, cuisinent pour les piquets, participent aux manifestations et soutiennent leur mari dans ses luttes. On notera l’importance accordée à la manipulation de l’image de la femme dans les mouvements masculins, ce qui reproduit ainsi les hiérarchies de genre au sein même de la lutte. L’auteur souhaite partager les vies ouvrières et contredire son image brutale et violente, mais ne s’empêche pas de souligner ses controverses.
Allons-nous, lors de notre lecture, apprendre à Savoir commencer une grève ? Non, l’objectif n’est pas de démontrer un conflit entre vainqueurs et perdants, mais plutôt le déroulement d’un soulèvement, ses difficultés, ses solidarités, ses combats, ses peurs et ses espoirs des ouvriers du « deuxième XXe siècle ». L’objectif de la recherche est clair : écarter l’idée d’une violence intrinsèque à la classe ouvrière.
S’éloignant du format classique académique – théorie, exemple –, Castellesi nous offre, dans une lecture fluide, une lecture évitant les ruptures entre chapitres. En évitant ces saccades, la structure permet un entremêlement d’analyses qui souligne les similitudes entre les mouvements ouvriers français. L’auteur ne les compare pas ; il met en évidence les schémas qui les entourent.
Bien que la contextualisation du phénomène de désindustrialisation occupe une place majeure dans l’ouvrage, ce choix peut paraître pertinent pour ouvrir les concepts à une large audience. Pourquoi se restreindre à un lectorat académique spécialisé ?
Finalement, bien que ce livre traite majoritairement du processus de désindustrialisation et de ce qu’il en découle, il constitue toutefois une excellente base pour comprendre la formation et les dynamiques des luttes sociales. En mettant au cœur de l’analyse les formes d’expression ouvrières — discours, gestes, usages symboliques des objets et des corps — Castellesi montre que ces mobilisations, observées aux quatre coins de la France, correspondent à des logiques largement partagées. Cette approche permet ainsi de dépasser le cadre strictement national et d’envisager ces expériences comme représentatives de phénomènes similaires observés dans différents espaces industriels. Toute personne souhaitant s’intéresser aux combats modernes, par exemple à ceux des gilets jaunes, devrait se plonger pendant quelques heures dans ce livre.




