Résumé : Cet article analyse les transformations subies au cours du siècle dernier par un espace urbain stratégique de la ville de Naples, la décharge dite de Bagnoli (colmata), en retraçant son évolution d’un espace dédié à la production sidérurgique à un exemple de « vide hybride ». S’appuyant sur une revue de la littérature consacrée au déclin industriel et à ses conséquences socio-spatiales, cet article retrace l’évolution de cette zone côtière, aménagée dans les années 1960 à des fins productives, puis abandonnée, et qui se trouve aujourd’hui au cœur de projets de régénération controversés. L’analyse met en évidence la manière dont la décharge représente un nœud emblématique des tensions entre mémoire industrielle, besoins de réhabilitation environnementale et nouvelles stratégies d’extractivisme urbain. En particulier, cet article met en lumière les risques liés aux transformations actuelles, en soulignant comment les méga-événements et les logiques de développement axées sur le tourisme peuvent servir de dispositifs de légitimation à des interventions visant la capitalisation des ressources naturelles. Dans ce cadre, la persistance de la décharge et des projets d’infrastructures côtières semble entrer en conflit avec les principes de protection de l’environnement et de restitution des espaces à la communauté qui ont émergé au cours des dernières décennies.

Introduction

Depuis près d’un demi-siècle, de nombreux travaux universitaires se sont penchés sur les implications des processus de désindustrialisation qui, à partir des années 1970, ont touché la plupart des économies occidentales (Garruccio, 2016 ; Zazzara, 2021). Le déclin significatif de la contribution de la production industrielle au PIB de nombreux pays européens et de vastes régions des États-Unis, associé au démantèlement et à la délocalisation des sites industriels vers d’autres macro-régions du monde, a entraîné des conséquences économiques et sociales de grande ampleur. Parmi celles-ci figurent des répercussions profondes sur les populations locales, notamment les déplacements de population, les crises d’identité et l’invisibilisation de groupes sociaux spécifiques – au premier rang desquels la classe ouvrière, telle qu’elle était définie aux XIXe et XXe siècles (Newman, 1985 ; Byrne, 1995 ; Modell-Brodsky, 1998).

Or, l’une des conséquences les plus évidentes de la désindustrialisation concerne les profondes transformations de la ville contemporaine. Une question centrale à cet égard est l’émergence de nombreux « vides urbains » et espaces abandonnés au sein d’anciennes zones industrielles. La recherche britannique a été la première à tenter de définir ces « vides », en développant les concepts de « terrains à l’abandon » et de « terrains vacants » (Dansero, 1993) : le premier désigne les anciens sites industriels nécessitant une réhabilitation avant de pouvoir être réaffectés, tandis que le second désigne de vastes espaces publics sous-utilisés ou inutilisés (Frallicciardi-D’Anna, 2015, pp. 23-44).

En Italie, l’analyse systématique du lien entre l’abandon industriel et les vides urbains remonte au début des années 1990, époque à laquelle des recherches plus approfondies ont commencé à mettre en évidence les spécificités du phénomène par rapport aux études antérieures, qui s’inspiraient principalement des cas britanniques et français (Dansero, 1993, p. 31). Des travaux plus récents – tels que ceux d’Emanuele Garda (2016) – se sont concentrés sur les causes de l’abandon et, en particulier, sur l’évolution des conditions qui conduisent à la désertification de certains lieux, en reliant ces dynamiques aux transformations économiques post-industrielles.

Partant de ces prémisses, le présent article a pour objectif d’examiner l’évolution historique de ce que l’on peut définir comme un vide hybride : la « colmata de Bagnoli ». Cet espace urbain, créé au milieu des années 1960, était initialement caractérisé par une fonction industrielle précise, abandonnée par la suite, et se trouve aujourd’hui au cœur d’un débat intense en raison des projets de régénération contestés concernant le Site d’Intérêt National (SIN) dans lequel il est situé.

La mer niée et la « Bagnoli Colmata »

Le complexe industriel de Bagnoli-Coroglio s’est développé le long de la côte ouest de Naples à partir de 1905, avec la création de l’aciérie locale Ilva. Au cours des décennies suivantes, la zone s’est étendue pour accueillir quatre grandes usines, devenant ainsi le principal pôle industriel du sud de l’Italie : aux côtés de l’aciérie – rebaptisée par la suite Italsider – se sont implantées la cimenterie Cementir, l’usine de fabrication d’amiante Eternit et l’industrie chimique Federconsorzi. Malgré ses contradictions évidentes – qui peuvent se résumer à la tension séculaire entre le développement industriel, l’émancipation sociale et professionnelle, et la grave atteinte portée tant à la santé humaine qu’à l’environnement – ce complexe a constitué un élément fondamental du capitalisme d’État italien et de la croissance économique nationale.

Néanmoins, en raison d’une interaction complexe de facteurs – notamment les transformations économiques mondiales, la délocalisation internationale de la production sidérurgique vers les régions en développement et l’incapacité des élites politiques italiennes à planifier une transition territoriale durable –, les usines Italsider, moteur de l’ensemble du complexe, ont été cédées au début des années 1990. Cela a déclenché une crise profonde qui est rapidement devenue non seulement économique, mais aussi politique, sociale et urbaine (Belli-Andriello-Lepore, 1991 ; Di Dato, 2016 ; Cristoforoni, 2016).

Un élément récurrent de l’histoire de la zone industrielle de Bagnoli a été le besoin constant d’expansion, justifié par la nécessité de rivaliser avec des concurrents internationaux bénéficiant d’économies d’échelle plus avantageuses. L’agrandissement le plus important a eu lieu entre 1962 et 1965, lorsque diverses interventions ont abouti à la construction de la « colmata a mare » : une plate-forme de vingt-deux hectares faite de béton et de déchets industriels, utilisée par Italsider pour le stockage des matériaux entrants et sortants transportés par voie maritime.

Sa construction a constitué un processus extrêmement invasif qui a radicalement modifié le paysage côtier et redéfini la relation entre l’usine et le territoire. Comme le rappelle Mimmo Troia, ancien sidérurgiste et habitant de la région : « Je me souviens très bien du moment où ma famille et moi avons dû quitter notre maison pour laisser la place aux installations industrielles… en les regardant remplacer la mer par du béton… nous savions que c’était quelque chose d’anormal »[1]. Son témoignage fait écho à des théories plus larges sur l’extractivisme – un modèle économique ancré dans la modernité coloniale et perpétué dans les dynamiques mondiales contemporaines – centré sur l’appropriation à grande échelle des ressources naturelles à des fins d’exportation, souvent accompagnée d’une grave dégradation de l’environnement (Gudynas, 2015 ; Durante et al., 2021).

Un élément récurrent dans l’histoire de la zone de Bagnoli
Dans le cas de la « colmata » de Bagnoli, la logique extractive ne concernait pas l’exportation de matières premières, mais plutôt le développement d’activités anthropiques caractérisées par une exploitation intensive de la main-d’œuvre et l’appropriation des ressources naturelles au service du progrès industriel. Cette appropriation s’est déroulée selon deux axes principaux : d’une part, par la transformation physique du littoral, remplaçant la mer par une plate-forme fortement polluée d’une superficie équivalente à environ trente terrains de football ; d’autre part, par la privation de l’accès public à la mer et à la plage, devenues inutilisables en raison de niveaux extrêmes de contamination.

Jusqu’au milieu des années 1960 – malgré des décennies de présence industrielle –, le littoral de Bagnoli conservait encore ses fonctions thermales et récréatives ancestrales, fruit de deux millénaires d’utilisation. Les usines, bien que nuisibles, avaient coexisté avec les établissements balnéaires et les activités thermales et hôtelières jusqu’à l’expansion industrielle définitive. Les litiges juridiques entre les exploitants balnéaires et Italsider n’ont commencé qu’en 1967, mettant en évidence l’incompatibilité croissante entre la croissance industrielle et les activités de loisirs côtières (Caruso, 2023).

L’agrandissement des aciéries et la construction des colmata n’ont pas été les seules causes de la dégradation du territoire : celle-ci résulte de la mauvaise gestion générale de l’ère industrielle, qui a compromis pendant des décennies les sédiments marins, les sols environnants et la qualité de l’air. Pourtant, les colmata constituent un symbole puissant de l’agression humaine envers les ressources naturelles, bien plus encore que la décision initiale de construire des aciéries directement sur le littoral, entérinée par une loi spéciale pour l’industrialisation du sud de l’Italie en 1904 (Belli-Andriello-Lepore, 1991).

Des témoignages locaux illustrent encore davantage ce changement radical : « Jusqu’à un certain point, malgré la présence de l’usine, Bagnoli était restée une destination balnéaire animée et populaire… il y avait des restaurants, des pizzerias, les gens se promenaient le long du front de mer… il y avait un certain sentiment de prospérité »[2]. La colmata marque ainsi le moment où l’expansion industrielle a définitivement rompu le lien historique entre la communauté et son littoral.

La Colmata après la fermeture de l’usine

Avec la fermeture du complexe industriel – entre le milieu des années 1980 et 1992 –, le débat sur l’avenir du littoral de Bagnoli est devenu l’un des enjeux les plus controversés de la transformation urbaine de Naples. En décembre 1994, l’administration municipale dirigée par le maire Bassolino a élaboré la « variante ouest » du plan d’urbanisme de la ville, envisageant la réhabilitation environnementale de la zone et définissant un plan d’exécution fondé sur plusieurs interventions stratégiques : un parc public de 110 hectares dans la plaine de Coroglio, relié à 160 hectares supplémentaires d’espaces verts protégés ; la restauration du littoral entre Coroglio et Bagnoli, intégrée au parc ; un port de plaisance de petite envergure ; un nouveau réseau de transport routier et ferroviaire ; un parc de logements publics et privés pouvant accueillir environ 4 000 habitants ; un centre de congrès d’une capacité d’environ 5 000 places ; et un réseau de parkings intégré aux services publics et privés.

Le principal promoteur de cette variante était l’urbaniste et conseiller municipal Vezio De Lucia. Le projet a fait l’objet de discussions approfondies lors d’assemblées, de forums publics et de réunions avec des commissions et des associations, avant d’être définitivement approuvé par le conseil municipal et la région de Campanie en avril 1998. Le débat était complexe : les groupes d’entreprises faisaient pression pour la construction d’un port, d’hôtels et de logements, tandis que les écologistes – qui s’étaient ralliés après des années de conflit avec d’anciens sidérurgistes – plaidaient en faveur d’un parc, d’une plage publique et d’un volume de construction relativement limité. Quant au port de plaisance, l’option de Nisida a été écartée pour des raisons environnementales, et la version de 1996 du plan directeur a reporté la décision concernant son emplacement à des études complémentaires dans le cadre du plan d’exécution (De Lucia, 2018).

Le principal promoteur de cette variante était l’urbaniste et conseiller municipal Vezio De Lucia. Le projet a fait l’objet de discussions approfondies lors d’assemblées, de forums publics et de réunions avec des commissions et des associations, avant d’être définitivement approuvé par le conseil municipal et la région de Campanie en avril 1998. Le débat était complexe : les groupes d’entreprises faisaient pression pour la construction d’un port, d’hôtels et de logements, tandis que les écologistes – qui s’étaient ralliés après des années de conflit avec d’anciens sidérurgistes – plaidaient en faveur d’un parc, d’une plage publique et d’un volume de construction relativement limité. Quant au port de plaisance, l’option de Nisida a été écartée pour des raisons environnementales, et la version de 1996 du plan directeur a reporté la décision concernant son emplacement à des études complémentaires dans le cadre du plan d’exécution (De Lucia, 2018).

La restauration de la morphologie naturelle du littoral est ainsi devenue un élément central de tous les instruments d’aménagement : la « colmata a mare » devait être supprimée, car elle était incompatible avec les stratégies de régénération environnementale. En 1996, ce principe a été codifié dans la législation nationale (loi n° 582/96), tandis que le ministère de l’Environnement a engagé une procédure judiciaire (qui a par la suite été suspendue) visant à imputer les coûts de démantèlement à l’Institut pour la reconstruction industrielle (IRI) et à ses sociétés successeurs (Fintecna, à partir de 2002). Malgré cela, de nombreux acteurs ont continué, au fil des ans, à proposer de réutiliser les colmata à des fins de construction, de stationnement et, surtout, à des fins portuaires (Di Dato, 2016).

En 2005, Marine di Napoli (un partenariat entre la Chambre de commerce et Sviluppo Italia) a présenté un projet de port de plaisance de 600 places, évalué favorablement par l’Autorité portuaire mais non intégré dans les plans d’urbanisme. D’autres propositions ont suivi : une terrasse en bord de mer pour le Forum des cultures de 2013, un complexe sportif dédié au golf et, de manière récurrente, des installations portuaires. Selon des analystes de premier plan, il s’agissait moins de véritables propositions que de tentatives stratégiques visant à légitimer le maintien de la colmata en tant que site destiné à de futurs travaux de construction ou au développement portuaire.

Les controverses entourant le démantèlement de la colmata ne sont donc pas purement techniques, mais trouvent leur origine dans des intérêts économiques et politiques. Bien que les analyses réalisées par la société Bagnoli Spa, aujourd’hui dissoute, et par l’Institut central de recherche marine appliquée aient détecté la présence d’hydrocarbures aromatiques polycycliques – des substances cancérigènes produites par l’activité industrielle et infiltrées dans les fonds marins –, les progrès scientifiques permettraient de les éliminer relativement facilement et à moindre coût (De Vivo et al., 2026). En effet, un accord-programme de 2003 chargeait l’Autorité portuaire de retirer les colmata et de déposer leurs débris dans le quai Levante du port de Naples, pour un coût estimé à 44 millions d’euros. Le projet n’a jamais été mené à bien, et une nouvelle étude de faisabilité (2007) a proposé de transférer les matériaux et les sédiments dragués vers le port de Piombino en vue de travaux d’infrastructure. Malgré la signature d’un accord, l’« opération Piombino » n’a pas non plus abouti (Di Dato, 2016).

En mai 2024, alors que tous les plans d’urbanisme et le PRARU avaient réaffirmé la nécessité de démanteler les colmata, un décret gouvernemental relatif aux politiques de cohésion a modifié la loi n° 582/1996, supprimant l’obligation de « restaurer la morphologie naturelle du littoral conformément aux instruments d’aménagement de la ville de Naples ». Pour la première fois en soixante ans, le démantèlement des colmata de Bagnoli n’était plus obligatoire.

La désindustrialisation et le Grand Vide

L’histoire du processus de désindustrialisation, toujours inachevé, dans la plaine de Bagnoli-Coroglio est longue et complexe. En bref, de 1992 à nos jours, elle s’est déroulée à travers un transfert continu de responsabilités entre les acteurs publics et privés censés financer et mener à bien la réhabilitation environnementale ; la création de sociétés publiques qui se sont effondrées sous le poids d’énormes dettes ; le gaspillage de plus de 900 millions d’euros en trente ans pour la construction de quelques ouvrages publics – dont beaucoup ont ensuite été abandonnés ou vandalisés ; et un effort d’assainissement si partiel et insuffisant qu’il a donné lieu à des poursuites pénales pour catastrophe environnementale, qui en sont aujourd’hui à leur troisième procès en appel (Di Dato, 2016, pp. 46-66).

Bien que la mise en œuvre des plans d’urbanisme et des projets opérationnels ait été marquée par l’inefficacité et le caractère inachevé, il est important de souligner que le cadre de planification lui-même est issu d’un débat long et fructueux. À partir du milieu des années 1990, ce débat a su synthétiser efficacement la dialectique entre les perspectives écologistes et celles de la classe ouvrière, en trouvant un équilibre entre le développement productif et la restitution du territoire à ses habitants, et surtout entre les intérêts publics et privés (Dispoto-Di Gennaro, 2016). Malgré la mise en œuvre lente et inefficace des mesures d’assainissement et de régénération, le gouvernement Renzi a, en 2014, placé le Site d’intérêt national (SIN) sous administration spéciale par le biais du décret controversé « Sblocca Italia », privant ainsi la municipalité de ses prérogatives en matière d’urbanisme (Montanari, 2014).

Néanmoins, grâce également à la pression persistante exercée par de nombreux comités locaux et associations civiques, même le plan d’Invitalia – l’organisme chargé de la mise en œuvre du PRARU (Programme de réhabilitation environnementale et de régénération urbaine) – a intégré bon nombre des revendications des citoyens : une plage publique gratuite et accessible, des eaux propices à la baignade, le retrait des remblais ; une zone boisée dans la partie intérieure ; la restructuration et l’extension des infrastructures (routes et transports publics) ; le déplacement vers l’intérieur des terres de toutes les activités situées le long du front de mer ; et la construction d’un petit port de plaisance près de Nisida.

Depuis la fermeture de l’usine jusqu’en 2025, la « colmata » a constitué un immense vide urbain pour le territoire : une étendue désolée progressivement envahie par la végétation, s’étendant sur environ 700 mètres le long du golfe, d’où partaient deux jetées autrefois utilisées pour l’accostage des navires industriels. Comme l’explique Francesca Bernabei, une habitante : « Au fil des années, nous avons vu cette vaste étendue se verdir peu à peu… cet espace vide représentait encore un espoir, mais aujourd’hui, on nous le retire en le recouvrant de béton »[3].

Malgré son abandon – et bien que l’accès y fût officiellement interdit –, la colmata s’est caractérisée, au cours des deux dernières décennies, par une variété d’usages informels et hétérogènes. Pour les adolescents du quartier, la jetée Ferdi – qui part de la colmata et abritait jusqu’à récemment une structure servant à pomper l’eau de mer dans l’usine – était un lieu de rassemblement et une plate-forme pour plonger en pleine mer. Sur la jetée sud, les pêcheurs passaient des journées entières à contempler la mer et l’horizon. Les passionnés de modélisme organisaient des courses amateurs de voitures télécommandées et des explorations par drone, tandis que les communautés de migrants utilisaient la zone pour des matchs de cricket et des pique-niques improvisés.

It is precisely considering this fragile balance between abandonment and informal uses – and considering the peculiarities that make the Bagnoli colmata difficult to classify within established categories of urban voids – that this article proposes defining it as a hybrid void. Such a definition is appropriate for capturing the specific characteristics that have shaped the evolution of this urban space since it ceased to serve its industrial function.

C’est précisément en tenant compte de cet équilibre fragile entre l’abandon et les usages informels – ainsi que des particularités qui rendent la « colmata » de Bagnoli difficile à classer dans les catégories établies des vides urbains – que cet article propose de la définir comme un vide hybride. Une telle définition permet de saisir les caractéristiques spécifiques qui ont façonné l’évolution de cet espace urbain depuis qu’il a cessé de remplir sa fonction industrielle.

Dans cette perspective, la notion de vide hybride sert d’outil d’interprétation pour comprendre sa situation complexe, suspendue entre l’abandon, l’usage informel et l’obstacle à la régénération. Cela apparaît particulièrement clairement lorsque l’on considère : la paralysie, qui dure depuis des décennies, de l’aménagement urbain de la zone, qui a engendré une situation de non-utilisation, suspendue dans l’attente vaine d’une restitution territoriale ; les caractéristiques qui permettent de le classer à la fois comme terrain vacant et comme terrain à l’abandon ; et la taxonomie de Garda, qui place cet espace dans une position intermédiaire entre les lieux abandonnés (dont l’abandon résulte de la cessation des fonctions qui les ont générés) et les lieux épuisés (désertifiés par une exploitation humaine prolongée de leurs ressources).

Vers une nouvelle économie de l’extraction

À partir du printemps 2024, alors que la gestion du processus d’assainissement et de régénération urbaine se poursuivait sous la direction d’Invitalia et du commissaire spécial – présidé depuis 2021 par le maire de Naples, Gaetano Manfredi –, plusieurs initiatives institutionnelles sont venues modifier les orientations fixées par le PRARU. La première a été la modification, en mai 2024, de la loi n° 582/1996 par le biais d’un décret gouvernemental sur les politiques de cohésion. Comme indiqué précédemment, cette intervention a supprimé l’obligation de « restaurer la morphologie naturelle du littoral conformément aux instruments d’aménagement de la ville de Naples ». Cela a représenté un revirement clair par rapport à des décennies d’aménagement visant à créer un littoral exclusivement destiné à la baignade, avec des eaux propres et une longue plage publique ininterrompue s’étendant de Nisida à Pozzuoli – un objectif désormais compromis par la présence persistante de la « colmata », dont la stabilisation avait été assurée dans un premier temps par enfouissement.

Moins de deux mois plus tard, un protocole d’accord signé par la Première ministre Meloni et le maire-commissaire Manfredi a finalisé le financement prévu – 1,2 milliard d’euros jusqu’en 2029 – pour l’assainissement et la régénération du SIN. Les travaux d’assainissement étaient immédiatement prêts à être mis en œuvre, et le maire a rapidement annoncé officiellement que la colmata ne serait retirée que de manière minimale, sa partie restante étant transformée en une place publique en bord de mer destinée à la baignade.

En mai 2025, cependant, la Première ministre Meloni a annoncé que Naples accueillerait l’America’s Cup 2027. La « Bagnoli colmata » – dont seulement 10 % avaient été retirés – serait entièrement remblayée d’ici au printemps 2026 et désignée comme plaque tournante logistique de la compétition. Un décret-loi (n° 96 du 30 juin 2025) a confié le rôle d’organisme chargé de la mise en œuvre des travaux liés à la Coupe de l’America à la société publique Sport e Salute, autorisée à agir en coordination avec la structure du commissaire afin de garantir la priorité absolue à toutes les interventions jugées nécessaires pour l’événement (pour approfondir le débat autour des méthodes contestées par lesquelles, au moment de la rédaction de cette contribution, les travaux de remblayage des colmata et de dragage des fonds marins sont menés, voir De Vivo et al. 2026 ; Lucarelli 2026.)

L’une des questions les plus controversées soulevées par la décision de conserver la « colmata » concerne son utilisation future. Le commissaire Manfredi, ses adjoints et plusieurs membres de l’administration municipale de Naples ont assuré qu’une fois la compétition terminée, la « colmata » serait affectée à un usage public et à la baignade. Cependant, les principaux analystes de la « question de Bagnoli » soulignent qu’une fonction portuaire a déjà été décidée de manière informelle, en tirant parti des pouvoirs exceptionnels accordés par le cadre de compétence du commissaire – dont les décisions sont prises sans aucune légitimité démocratique, non seulement vis-à-vis de la communauté locale, mais même vis-à-vis du conseil municipal.

Comme le fait remarquer le juriste Lucarelli : « Le rapport du commissaire fait référence à un bassin abrité protégé par des brise-lames… Si une structure est construite dont la configuration et la fonction créent de fait un port, son caractère temporaire doit être démontré, et non simplement affirmé ». La crainte est que la configuration infrastructurelle mise en place pour la Coupe de l’America ne finisse par constituer de fait un port, quelles que soient les déclarations officielles d’utilisation temporaire (Lucarelli, 2026)

D’autres critiques mettent en évidence la fonction politique plus large des grands événements : « Quelle est la véritable fonction des méga-événements ? Essentiellement, il s’agit d’octroyer des pouvoirs extraordinaires aux dirigeants… Le maire Manfredi avait besoin de cet événement pour faire passer son programme concernant Bagnoli… et pour se débarrasser des opposants qui font obstacle à la privatisation et à la marchandisation du littoral ». Selon cette interprétation, la Coupe de l’America sert de levier de légitimation pour démanteler le plan d’urbanisme de 1998, qui avait désigné l’ancienne zone d’Italsider comme parc public et plage publique (Tozzi, 2025).

Conclusions

Les éléments recueillis dressent un tableau particulièrement préoccupant concernant les transformations urbaines en cours. Selon les associations citoyennes, les comités territoriaux ainsi que d’éminents urbanistes, géologues et juristes, le risque est que l’America’s Cup n’ait pas constitué une opportunité de développement partagé, mais plutôt un levier de légitimation pour une révision en profondeur des instruments d’aménagement précédemment orientés vers la restitution du territoire et des ressources naturelles à la communauté.

La décision de maintenir la colmata de Bagnoli sur le littoral marque une rupture majeure par rapport aux orientations consolidées au cours des dernières décennies. Elle semble réactiver des dynamiques extractives rappelant l’ère industrielle, à travers des processus de bétonnage à grande échelle qui constituent une nouvelle forme d’appropriation de cet espace urbain côtier. Une telle appropriation s’inscrit en contradiction avec le cadre réglementaire et délibératif développé depuis les années 1990, qui visait à préserver l’accès public et la valeur écosystémique des zones côtières.

La présence persistante de cette structure massive – composée de béton et de débris industriels – sur le littoral symbolise ainsi non seulement l’héritage non résolu de la désindustrialisation, mais aussi l’émergence d’un nouveau paradigme extractif, qui risque de subordonner les droits territoriaux collectifs à des événements exceptionnels, à des intérêts privés et à une gouvernance dictée par l’urgence.

Bibliographie

AURELIANI T. 2025, L’estrattivismo tra violenza sistemica, dinamiche neocoloniali e danni ambientali. Prospettive teo- riche e di ricerca-azione, in Cambio. Rivista sulle trasformazioni sociali, Vol. 15, n. 29, pp. 35-51

BELLI A., ANDRIELLO V., LEPORE D. 1991, Il luogo e la fabbrica. L’impianto siderurgico di Bagnoli e l’espansione occi- dentale di Napoli, Graphotronic, Napoli.

BYRNE D. 1995, Deindustrialization and Dispossession: An Examination of Social Divisions in the Industrial City, in Sociology, n. 29.

CARUSO V. 2023, Il cantiere e la polveriera. Politiche per l’impatto ambientale nella Napoli industriale, dal 1961 al pre- sente, Università di Torino-Università degli studi di Firenze (Tesi di dottorato).

CRISTOFORONI G. 2016, Sblocca Italia, Sblocca Bagnoli. Raccolta di fatti e scritti che documentano centodieci anni di storia, Intra Moenia, Napoli.

DANSERO E. 1993, Dentro ai vuoti. Dismissione industriale e trasformazioni urbane a Torino, Cortino, Torino.

DE LUCIA V. 2018, Napoli, promemoria. Storia e futuro di un progetto per la città, Donzelli, Roma.

DE VIVO B., ALBANESE S., MANNO M., ROBERTS E. 2026, The Bagnoli-Napoli, Italy, cleanup case study: Initial site characterisation, former remediation and current cleanup plans for the brownfield site, in Journal of Geochemical Explo- ration, Vol. 284, maggio 2026.

DI DATO M. 2016, Sulla riqualificazione ambientale e urbanistica di Bagnoli, in ROSSOMANDO L. (a cura di), Lo stato della città. Napoli e la sua area metropolitana, Monitor Edizioni, Napoli.

DISPOTO G., DI GENNARO A., 2016, Bagnoli: una dis-missione possibile, in Meridiana, n. 85, Roma.

DURANTE F., KRÖGER M., LAFLEUR W. 2021, Extraction and Extractivisms: Definitions and Concepts. In SHAPIRO J., MCNEISH J.A. (a cura di), Our extractive age: expressions of violence and resistance, Routledge, Londra. FRALLICCIARDI A.M., D’ANNA M. 2015, Teoria e prassi dei “vuoti urbani”, in Territorio della ricerca su insediamenti e ambiente. Rivista internazionale di cultura urbanistica, vol.8, n.1, giugno 2015.

GARDA, E. 2016, Le molteplici forme dell’abbandono. Un’esplorazione nei territori densamente abitati, in DAL BORGO A.G., GARDA E., MARINI A. (a cura di), Sguardi tra i residui. I luoghi dell’abbandono tra rovine, utopie ed eterotopie, Milano-Udine, pp. 71-93.

GARRUCCIO R. 2016, Chiedi alla ruggine. Studi e storiografia della deindustrializzazione, in Meridiana, n. 85, Roma.

GUDYNAS E. 2015, Extractivismos. Ecología, economía y política de un modo de entender el desarrollo y la naturaleza, CEBID, Cochabamba.

LUCARELLI A. 2026, Esistono (ancora) gli intellettuali liberi, in Il Corriere del Mezzogiorno, 18 febbraio 2026. MODELL J., BRODSKY C. 1998, A Town Without Steel, Pittsburgh U.P., Pittsburgh.

MONTANARI T. (a cura di) 2014, Rottama Italia. Perché lo Sblocca Italia è una minaccia per la democrazia e il nostro futuro, Altreconomia, Milano.

NEWMAN K. 1985, Urban Anthropology and the Deindustrialization Paradigma, in Urban Anthropology and Studies of Cultural Systems and World Economic Development, n. 14, New York.

ROSA R. 2025, «In questa piazza sono il più vecchio». Storia di un ex operaio di Bagnoli, Napolimonitor.it, 18 giugno 2025 (ultima consultazione: 29 marzo 2026).

TOZZI L. 2025, L’America’s Cup fa male alla Napoli pubblica. E un classismo sempre più egemone fa festa, in Altraeco- nomia.it, 6 giugno 2025 (ultima consultazione: 29 marzo 2026).

ZAZZARA G. 2021, Il deposito deindustriale : storia e prospettive dei Deindustrialization Studies, in Imprese e storia : rivista dell’Associazione per gli studi storici sull’impresa : 44, 2, 2021a, Milano.

[1] Interview with Mimmo Troia, conducted in Naples on 12 January 2026.

[2] Interview with Arturo Di Gennaro, conducted in Naples on 9 June 2025..

[3] Interview with Francesca Bernabei, conducted in Naples on 6 March 2026.