By Steven High
L’usine Regent Knitting Mill de Saint-Jérôme, située à 80 km au nord de Montréal, a fermé ses portes en juin 1974. Il s’agissait d’une immense usine équipée de 1 500 machines textiles, occupant une superficie de 36 500 m² répartie dans 45 bâtiments. En fait, c’était la seule usine intégrée de fabrication de textiles et de vêtements de l’est du Canada.
Pas moins de 23 % de la main-d’œuvre manufacturière du Québec travaillait dans le secteur du vêtement et du textile, contre 8 % en Ontario, ce qui rendait la province particulièrement vulnérable à la libéralisation des échanges commerciaux.
Les médias de l’époque identifiaient invariablement les anciens propriétaires par leur nom, la famille anglophone Grover, et le fait qu’ils vivaient à Westmount (une enclave anglophone riche de Montréal), associant ainsi Regent Knitting à une préoccupation nationaliste québécoise plus large concernant le capital anglo-saxon et l’exploitation des travailleurs canadiens-français. Les journaux ont souligné que le syndicat local était engagé depuis des décennies dans une lutte acharnée avec les propriétaires, avec des grèves régulières, des lock-out et même une occupation de l’usine.
Cette longue histoire de conflits sociaux a motivé la décision des travailleurs syndiqués de rouvrir l’usine sous le régime de la propriété ouvrière, en louant d’abord les locaux, puis en les achetant, grâce à une campagne de financement à l’échelle de la province. Menée par Lise Payette, une personnalité de la télévision québécoise, cette campagne, à laquelle participait Fernand Daoust, de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), a fait de « Tricofil » une cause nationaliste célèbre.
Payette a déclaré dans une phrase restée célèbre que « la libération du Québec passe par Saint-Jérôme ».
Ce n’était pas le premier rachat par les travailleurs dans un Québec en pleine désindustrialisation. Le cas le plus célèbre a été le rachat par les travailleurs de l’usine de papier de Temiscaming en 1972, après avoir contraint la multinationale qui quittait les lieux à vendre l’usine fermée. Il a fallu un blocus de la rivière Ottawa par des bateaux de pêche, qui a empêché l’entreprise de transporter ses grumes par voie fluviale vers une autre usine, ainsi que des pressions du gouvernement, pour la convaincre de vendre. Tembec s’est rapidement imposée comme une réussite, même si l’usine a finalement fermé ses portes l’année dernière, un demi-siècle plus tard.
Dès le début, les tricofiliens de Saint-Jérôme ont cherché à contrôler l’entreprise dont ils étaient propriétaires. Le conseil d’administration de Tricofil était composé principalement de travailleurs, et seuls les travailleurs avaient des droits de vote. Les contremaîtres ont été supprimés et remplacés par un système de « premier homme » et « première femme » sans droit de punir leurs collègues.
Des foires commerciales régionales ont été organisées, notamment dans les universités, où les étudiants se sont précipités pour acheter des vêtements conçus et fabriqués par les travailleurs. Les défilés de mode mettant en vedette les travailleurs dans les vêtements qu’ils avaient confectionnés ont remporté un franc succès.
Des dizaines d’articles de journaux ont évoqué l’euphorie des premiers jours, lorsque les travailleurs de Tricofil étaient désormais « leurs propres maîtres ». C’était une expérience qui correspondait à l’air du temps.
La FTQ, à ses plus hauts niveaux, était également très impliquée dans Tricofil. Jean-Guy Frenette, économiste de la FTQ, en a même été le président. Plusieurs personnalités clés du Parti québécois (PQ) se sont également jointes à l’effort, notamment Pierre Marois, un avocat qui représentait Tricofil et qui prenait un malin plaisir à menacer de poursuivre le président du Conseil du patronat du Québec pour diffamation, après que celui-ci eut osé qualifier Tricofil de « crime moral » parce qu’il suscitait de faux espoirs parmi une main-d’œuvre et une communauté désespérées.
L’élection du PQ sous René Lévesque en novembre 1976 a été un moment clé, car bon nombre des plus grands partisans de Tricofil faisaient désormais partie du cabinet. Parmi eux figuraient Lise Payette, Pierre Marois et Bernard Landry. Ensemble, ces trois ministres ont formé un comité interministériel chargé de Tricofil au sein du nouveau gouvernement.
Compte tenu de sa valeur symbolique pour le nouveau Québec en train de se former, Jacques Couture, prêtre ouvrier et nouveau ministre du Travail, a choisi de visiter Tricofil comme première action en tant que ministre après les élections. Il a déclaré aux travailleurs réunis ce jour-là que leur expérience « était un exemple d’un nouvel esprit qui anime de plus en plus les travailleurs, de gens qui ont le goût de se prendre en main, et de trouver eux-mêmes les solutions ». Il a ajouté que c’était « un exemple de la manifestation des Québécois à vouloir se prendre en main ».
Nous voyons ici comment les efforts des travailleurs pour sauver leurs emplois ont alimenté le discours nationaliste plus large.
Petit à petit, le gouvernement du PQ a subventionné Tricofil alors que l’entreprise passait d’une crise financière à l’autre. Bernard Landry a qualifié Tricofil de « laboratoire économique et social », et on ne ferme pas un laboratoire. Lise Payette a même menacé de démissionner du cabinet si le gouvernement n’acceptait pas d’accorder une nouvelle série de subventions publiques massives. Davantage de fonds publics ont été versés.
Cependant, des rapports de consultants ont révélé une mauvaise gestion considérable chez Tricofil, obligeant le gouvernement à insister sur des changements fondamentaux dans la gouvernance et l’autogestion, ainsi que sur la restructuration de ses activités, y compris le licenciement de la moitié de la main-d’œuvre restante, l’entreprise se concentrant sur le secteur textile.
Finalement, Tricofil a été victime de la récession de 1981. À ce moment-là, l’agonie de Tricofil avait rendu la propriété des travailleurs politiquement toxique au Québec. Comme l’a fait remarquer le journaliste Jacques Forget : « Tricofil est d’abord et avant tout une aventure politique. »
Considéré comme un échec spectaculaire, le mouvement syndical québécois s’est dès lors détourné des rachats d’entreprises par les travailleurs lors de fermetures d’usines. Il a préféré favoriser la création de fonds de capital-risque dirigés par les travailleurs, comme le Fonds de solidarité, qui ont permis aux syndicats d’avoir leur mot à dire dans les restructurations.
Ce blog fait partie d’un livre que je suis en train de rédiger et qui explore la réponse du Québec à la désindustrialisation dans les années 1970 et 1980.




