Par Melissa Meade
Le Dr Melissa Meade est professeure adjointe en technologies de la communication à l’université Seton Hall. Ses recherches portent sur les médias numériques, la narration transmédia, la technologie et la culture, la mémoire sociale, la désindustrialisation, l’identité, le travail et la production culturelle, ainsi que la communication environnementale. Ses travaux ont été publiés dans des revues prestigieuses telles que Cultural Studies, Discourse & Communication et Media, War, and Conflict, ainsi que dans des ouvrages universitaires.
Mes deux grands-pères ont commencé à travailler dans les mines de charbon anthracite de Pennsylvanie alors qu’ils étaient encore enfants. Ils étaient « casseurs » ou « trieurs » et triaient le charbon de l’ardoise dans d’immenses usines de traitement appelées « casseuses de charbon », respirant de la poussière noire pendant dix heures ou plus par jour. Ils ont grandi et ont passé la majeure partie de leur vie sous terre dans les Appalaches, au nord-est des États-Unis, à extraire du charbon anthracite dans les conditions les plus difficiles et les plus dangereuses qui soient.Lorsque je visite le Pennsylvania Anthracite Coal Miners Memorial (mémorial des mineurs de charbon anthracite de Pennsylvanie) dans la ville natale de ma mère, Shenandoah, en Pennsylvanie, un monument érigé en l’honneur d’hommes comme mes grands-pères, je remarque quelque chose de troublant. Les noms les plus grands et les plus importants gravés dans le bronze ne sont pas ceux de mineurs. Ce sont ceux des propriétaires de compagnies charbonnières. Certaines de ces compagnies exploitent encore aujourd’hui des mines à ciel ouvert dans la région.Ce n’est pas seulement ironique, c’est aussi une leçon sur le fonctionnement de la mémoire et sur ceux qui la contrôlent.
Un Paysage Qui Se Souvient
En traversant Shenandoah aujourd’hui, l’histoire de la ville vous frappe immédiatement. D’immenses collines noires de déchets de charbon, appelées « culm piles » dans le langage local, dominent tout le paysage. Des rangées de maisons vides s’alignent les unes après les autres et les devantures des magasins sont condamnées. La population, qui dépassait autrefois les 30 000 habitants (ce qui en faisait le kilomètre carré le plus densément peuplé des États-Unis), s’est effondrée pour atteindre seulement 4 300 habitants.
Le paysage lui-même est un mémorial dédié à l’extraction. L’exploitation minière à ciel ouvert a littéralement déplacé des montagnes ici, déchirant la terre à coups de dynamite et de bulldozers, laissant derrière elle des collines ondulantes de déchets où presque rien ne pousse. Les compagnies charbonnières ont pris ce qu’elles voulaient et ont laissé derrière elles des ravages environnementaux, économiques et humains.
Ma mère a grandi ici et elle se souvient d’une ville minière animée, dense de vie et d’industrie. Mes grands-pères ont respiré la poussière de charbon depuis leur enfance jusqu’à ce qu’elle remplisse leurs poumons. Ils ont survécu à des accidents miniers, à des conflits sociaux et aux blessures causées par la lente suffocation de la maladie du poumon noir. Ce sont là les expériences réelles des travailleurs, la réalité vécue de l’exploitation minière ou ce que les chercheurs appellent la « mémoire vernaculaire ».
Mais ce n’est pas l’histoire que raconte le mémorial.
Deux Genres de Souvenirs
Mon dernier chapitre, intitulé « Memories of Labor: The Anthracite Coal Miners’ Memorial Amid Landscapes of Deindustrialization » (Souvenirs du travail : le mémorial dédié aux mineurs de charbon anthracite dans un contexte de désindustrialisation), examine comment les mémoriaux publics créent une « mémoire officielle », c’est-à-dire une version du passé façonnée par les institutions, les entreprises et les dirigeants communautaires. Cette mémoire officielle entre souvent en conflit avec la mémoire vernaculaire, ces histoires chaotiques et complexes vécues par les gens ordinaires.
La mémoire officielle tend à célébrer en mettant l’accent sur le sacrifice, le travail acharné et le progrès. Elle passe sous silence la violence, l’exploitation et les inégalités structurelles dont sont victimes les travailleurs et les communautés au profit du progrès industriel et du profit. Elle nous invite à admirer plutôt qu’à remettre en question.
La mémoire vernaculaire est plus crue et plus sobre. Elle se souvient des garçons de dix ans aux doigts mutilés qui travaillaient dans les brise-lignes, des mineurs morts dans des effondrements ou des explosions, des familles vivant dans des « villes minières » appartenant à l’entreprise, où même la police travaillait pour les exploitants de charbon et où les travailleurs étaient payés non pas en dollars américains, mais en monnaie de la compagnie charbonnière appelée « scrip ». Elle se souvient des grèves violemment réprimées et du lent abandon économique qui a plongé des communautés entières dans la pauvreté.
Le mémorial des mineurs d’anthracite de Pennsylvanie illustre parfaitement cette tension, car il est pris entre l’hommage aux travailleurs et la célébration de l’industrie qui les a exploités.
Ce Que Le Mémorial Montre (Et Cache)
Inauguré en 1996, alors que la dernière génération de mineurs actifs disparaissait, le mémorial comporte trois grands panneaux en relief en bronze. Ils représentent des mineurs travaillant sous terre, sortant d’un puits de charbon avec leurs outils, et une vue panoramique de Shenandoah au tournant du siècle, avec des maisons mitoyennes, des femmes portant des seaux et une église sur une colline.
L’imagerie est romantique, voire héroïque.
Ces panneaux sont flanqués de plaques en bronze sur lesquelles sont gravés des poèmes de la journaliste locale Roseann Hall. L’un d’eux, intitulé « A Miner’s Prayer » (La prière d’un mineur), dit :
Conduis-moi vers la lumière d’un nouveau jour,
En toute sécurité vers ma famille, ô Dieu, je te prie.
Garde-moi fort afin que je puisse subvenir
Aux besoins de ma famille, ma joie, ma fierté.
Une autre inscription invite les visiteurs à emprunter le chemin pavé du mémorial et à « entrer dans l’univers des mineurs », en leur disant : « Ne versez pas de larmes pour eux, mais perpétuez la fierté qu’ils ont forgée à la sueur de leur front. »
Le langage utilisé met l’accent sur la fierté, la force, l’espoir et le dévouement familial. Il présente le travail dans les mines comme une activité vertueuse, certes difficile, mais finalement noble. Ce qu’il ne mentionne pas :
La silicose, une maladie pulmonaire qui asphyxie lentement les mineurs en remplissant leurs poumons de poussière de charbon
Le travail des enfants, qui oblige des garçons âgés de huit ou dix ans à travailler dans les concasseurs de charbon et les puits de mine
L’extrême pauvreté qui a contraint des familles entières à vivre dans des logements appartenant à l’entreprise et à faire leurs achats dans des magasins de l’entreprise pratiquant des prix gonflés
Les violences liées au travail, notamment le massacre de Lattimer en 1897, au cours duquel un shérif et une milice soutenue par la compagnie charbonnière ont tué 19 mineurs slaves en grève
La dévastation environnementale qui a empoisonné l’eau, provoqué des incendies de mines (un incendie de mine a menacé Shenandoah en 1965) et créé des affaissements de terrain qui ont englouti des maisons
L’abandon économique lorsque les entreprises se sont tournées vers l’exploitation à ciel ouvert, supprimant des emplois tout en continuant à engranger des profits
Le mémorial se trouve sur un terrain récupéré après un incendie de mine. Il est situé près de l’endroit où un important affaissement du sol s’est produit à la suite de l’effondrement d’une mine souterraine. Les conséquences environnementales et économiques de l’exploitation du charbon entourent littéralement le monument, mais celui-ci ne dit rien à leur sujet.
Des Noms En Bronze, Des Noms Sur Des Briques
La dimension politique du mémorial est particulièrement visible dans la hiérarchie des noms. La plaque en bronze la plus en vue comporte une épitaphe dédiée à la famille Blaschak : « À la mémoire de tous les membres de la famille Blaschak qui ont consacré leur vie à l’industrie minière de l’anthracite. »
Les Blaschak possédaient une compagnie charbonnière. C’est toujours le cas aujourd’hui. Ils étaient, et sont toujours, des exploitants, pas des mineurs.
En dessous, d’autres noms de sociétés charbonnières apparaissent : Reading Anthracite, Pagnotti Coal Company, Bobby Burns Coal Company. Ces sociétés figurent sur des plaques de bronze bien en vue, aux côtés des dirigeants du comité du mémorial et des principaux donateurs.
Et les mineurs eux-mêmes ? Leurs noms apparaissent sur des briques au sol, dans le trottoir sur lequel vous marchez.
Pour qu’un nom de mineur figure sur ces briques, un membre de la famille ou un proche devait faire un don de 100 dollars. Pour que votre nom figure sur les plaques de bronze bien en vue en tant que donateur ou sponsor important, il fallait donner 500 dollars ou plus. Le coût total du mémorial s’est élevé à 250 000 dollars et les plus gros contributeurs ont bénéficié des emplacements les plus en vue.
La disposition physique est une métaphore de la dynamique du pouvoir dans l’industrie charbonnière elle-même : les propriétaires sont mis en avant, les travailleurs sont relégués au second plan.
Un mémorial plus modeste raconte une autre histoire
Au coin sud-ouest du complexe commémoratif se trouve quelque chose de plus authentique. Il s’agit d’une simple stèle funéraire d’environ un mètre de haut.
Au sommet, on peut voir une gravure représentant un concasseur à charbon, cette immense usine de traitement où le charbon était trié et où de nombreux mineurs, handicapés par des blessures ou atteints de pneumoconiose, terminaient leur vie professionnelle.
Le concasseur est entouré de tas de culm, ces monticules noirs omniprésents.
Sous l’image, une seule ligne : « Que Dieu bénisse les mineurs et leurs familles, maintenant et pour toujours. »
C’est tout. Il n’y a pas de poésie ni d’abstractions sur la fierté et la force. Il n’y a pas de noms d’entreprises. Juste une bénédiction pour les mineurs et les familles qui ont enduré leurs épreuves à leurs côtés.
L’image du concasseur de charbon est particulièrement évocatrice. Les mineurs commençaient souvent comme garçons de concasseur à l’âge de huit ou dix ans, passaient au travail souterrain à l’âge adulte, et s’ils survivaient mais étaient handicapés par des blessures ou des maladies, ils retournaient au concasseur pour finir leurs jours dans l’air poussiéreux où ils avaient commencé. Comme le disaient les mineurs : « Deux fois garçon et une fois homme, tel est le sort du pauvre mineur. »
Cette modeste pierre tombale, qui ne mentionne ni artiste ni commanditaire, semble être un hommage plus sincère que le monument plus imposant, avec ses panneaux de bronze et les noms de sociétés bien visibles.
C’est la mémoire vernaculaire qui s’affirme, discrètement et humblement.
Pourquoi Est-Ce Important Aujourd’hui ?
Vous pensez peut-être qu’il s’agit simplement d’histoire, d’événements qui se sont déroulés il y a 75 ans ou un siècle, mais ce n’est pas le cas.
Aujourd’hui, 99,3 % des élèves du district scolaire de Shenandoah Valley, situé dans la ville de Shenandoah, en Pennsylvanie, sont classés comme économiquement défavorisés. Les écoles ont fait l’objet de programmes fédéraux d’amélioration en raison de difficultés scolaires persistantes. Ces difficultés sont indissociables de la dévastation économique qui a commencé lorsque les compagnies charbonnières sont passées à l’exploitation minière à ciel ouvert mécanisée, ont supprimé la plupart des emplois et ont laissé la région faire face aux ravages environnementaux et sociaux.
Les compagnies charbonnières mises en avant sur le mémorial continuent d’exploiter des mines à ciel ouvert dans la région et l’extraction se poursuit. Les profits continuent et les dommages environnementaux se poursuivent, mais de nombreux emplois ont disparu.
Le mémorial, qui met l’accent sur la fierté et le sacrifice, nous invite à admirer les mineurs sans remettre en question le système qui les a exploités. Il nous invite à honorer leur travail sans examiner qui en a profité, qui en profite encore et qui a été laissé pour compte lorsque les machines ont permis de réaliser des profits plus efficacement que les hommes.
Que Rechercher Dans Votre Propre Ville
Ce n’est pas seulement une histoire qui concerne la Pennsylvanie. Partout aux États-Unis et dans le monde entier, les monuments commémoratifs publics façonnent ce dont nous nous souvenons et ce que nous oublions en matière de travail, d’industrie et du coût du « progrès » économique.
La prochaine fois que vous passerez devant un mémorial ou un monument, posez-vous les questions suivantes :
• Quels sont les noms les plus en évidence ? Ceux des travailleurs ou ceux de leurs employeurs ?
• Quel langage est utilisé ? Ce langage met-il l’accent sur le sacrifice et la vertu, ou reconnaît-il l’exploitation et les préjudices ?
• Qu’est-ce qui manque dans l’histoire ? Les conflits sociaux ? Les dommages environnementaux ? Les conséquences économiques ?
• Qui a financé le mémorial ? Les membres de la communauté ? Les organisations de travailleurs ? Ou les entreprises elles-mêmes ?
• Où se trouve le mémorial ? Dans un espace soigneusement entretenu et délimité, séparé du paysage, ou intégré à la communauté qui a vécu cette histoire ?
Les mémoriaux ne sont pas neutres. Ce sont plutôt des arguments gravés dans la pierre et le bronze. Ils nous disent ce qu’il faut retenir, ce qu’il faut ressentir et quelle version de l’histoire il faut accepter.
Dans des endroits comme Shenandoah, en Pennsylvanie, le paysage physique raconte une histoire d’extraction, d’exploitation et d’abandon. Le mémorial officiel raconte une autre histoire, celle de la fierté, du progrès et du noble sacrifice. La tension entre ces deux récits est celle qui existe entre la mémoire vernaculaire et la mémoire officielle, entre l’expérience vécue par les travailleurs et les récits que les institutions veulent nous faire croire.
Une Dernière Réflexion
Mes grands-pères étaient fiers de leur travail. Ils ont subvenu aux besoins de leur famille dans des conditions impossibles. Leur travail a contribué à alimenter la révolution industrielle américaine. Tout cela est vrai.
Mais ils méritaient également des conditions de travail plus sûres, des salaires équitables et le droit de s’organiser sans violence. Ils méritaient un environnement qui ne soit pas pollué par une extraction non réglementée. Eux et leurs descendants méritaient une économie qui ne s’effondre pas dès que leur travail devenait moins rentable que les machines.
Ils méritaient que leurs noms soient gravés dans le bronze, plutôt que ceux des entreprises qui ont profité de leurs vies difficiles.
Lorsque je me tiens devant le mémorial dédié aux mineurs de charbon anthracite de Pennsylvanie, je pense à ce qu’auraient voulu mes grands-pères. Pas une poésie romantique sur la fierté et l’obscurité. Pas leurs noms inscrits sur des briques dans le trottoir. Et certainement pas les entreprises charbonnières mises en avant plus que les mineurs eux-mêmes.
Je pense qu’ils auraient voulu que l’on reste fidèle à l’expérience vécue par les mineurs plutôt qu’un souvenir si soigné et si lisse qu’il efface ce qui comptait dans leur vie et leurs luttes.
La mémoire n’est pas neutre. Et chaque fois que nous laissons les récits officiels prendre le pas sur les expériences vécues par les travailleurs, nous perdons quelque chose d’essentiel sur qui nous sommes et comment nous en sommes arrivés là.
Les tas de culm dominent toujours Shenandoah. Le paysage s’en souvient encore. Il est peut-être temps que nos monuments commémoratifs s’en souviennent aussi.
Cet article de blog est basé sur mon chapitre, Melissa R. Meade, « Memories of Labor: The Anthracite Coal Miners’ Memorial Amid Landscapes of Deindustrialization » (Souvenirs du travail : le mémorial des mineurs de charbon anthracite au milieu des paysages de désindustrialisation) dans l’ouvrage collectif (Nina Gjoçi) « Amending Our Pasts and Futures: Observing Media and Place as Means to Memory » (Modifier notre passé et notre avenir : observer les médias et les lieux comme moyens de mémoire) (Lexington Books, 2025).





